Bien comprendre les liens entre culture, numérique et design

Culture et numérique : la nécessité du design.

Pourquoi les industries culturelles ont-elles besoin du design?

La domination d’Apple sur le marché de la musique témoigne de l’efficacité d’une stratégie misant sur le design de nouveaux devices et de nouvelles interfaces pour la diffusion de contenus culturels. Le baladeur numérique Ipod et la plateforme de vente et de téléchargement Itunes ont complètement bouleversé notre façon d’écouter de la musique. Le simple geste de cliquer sur un titre pour l’acquérir a remplacé l’habitude de flâner dans les rayons des disquaires pour acheter de la musique, tandis que l’Ipod, qui se décline en plusieurs modèles tous aussi attractifs, performants et pratiques, supplante peu à peu les encombrantes et statiques chaînes hi-fi.

A l’instar du secteur de la musique,  toutes les industries culturelles comme le cinéma, l’audiovisuel, l’édition, connaissent aujourd’hui des mutations fortes liées à la numérisation des contenus et des pratiques culturelles et sociales. Elles sont confrontées à la nécessité d’innover.

Le design est une démarche créative décisive pour les industries culturelles, dans l’intégration des nouvelles technologies et de nouveaux matériaux. En imaginant de nouveaux objets et en concevant de nouvelles interfaces fondés sur l’analyse des usages culturels, le design facilite l’accès aux contenus numérisés et leur valorisation via de nouveaux services. Mais plus encore, par sa capacité à imaginer au-delà de ce que les technologies rendent possible aujourd’hui, le design préfigure les pratiques culturelles de demain.

Qu’est-ce que le design?

Selon l’APCI (Agence pour la promotion de la création industrielle), qui reprend la définition de l’ICSID (International Council of Societies of Industrial Design), “le design est une activité créatrice dont le but est de présenter les multiples facettes de la qualité des objets, des procédés, des services et des systèmes dans lesquels ils sont intégrés au cours de leur cycle de vie. C’est pourquoi il constitue le principal facteur d’humanisation innovante des technologies et un moteur essentiel dans les échanges économiques et culturels. (…) Le design s’attache à des produits, des services et des systèmes conçus au moyen d’outils, d’une organisation et d’une logique impulsés par l’industrialisation – même lorsqu’ils ne sont pas fabriqués en série.”

De cette définition, nous retiendrons l’expression “activité créatrice.” Au contraire des autres industries créatives comme le livre, la musique, le cinéma, le design n’est pas une industrie qui génère des objets et des contenus culturels. Le mot, qui signifie concevoir en anglais, ne recouvre pas seulement certains produits ayant des qualités “design” telles que la beauté, la fonctionnalité ou la modernité. Le design est une activité de création et de conception qui s’exerce dans l’ensemble des champs de l’activité humaine. Ainsi, le designer peut intervenir dans des secteurs très variés, comme le mobilier, l’environnement, la politique, et bien sûr les industries culturelles.

Pour plus de clarté, on peut distinguer plusieurs branches d’activité qui coexistent au sein du design sans menace sur son unité :

– le design de produit s’attache à la conception d’objets fabriqués et commercialisés (mobilier, luminaire, automobile, électroménager).

– le design de services est basé sur l’analyse des usages du consommateur et ses interactions avec le fournisseur de services pour favoriser la création de services innovants. Les Vélib’ sont un bon exemple de design de service.

– le design de communication concerne la promotion de produits (agroalimentaire, produit d’entretien, hygiène, pharmacie, parfumerie), et regroupe le design de packaging et le design graphique (papiers, affiches, vidéos, site Internet).

– le design numérique également appelé design d’interaction est l’application du processus innovant du design sur les produits et services issus des technologies de l’information et de la communication. Le design d’interaction intervient dans la conception d’applications logicielles, de sites web, d’appareil électroniques et de services.

– le design thinking est une notion controversée qui désigne l’utilisation de méthodes issues du design industriel appliquées à la résolution de problèmes dans une organisation afin d’injecter de la créativité dans le développement de produits d’une organisation.

Ce découpage traduit la diversité et l’étendue des champs d’application du design, qui est une activité de plus en plus valorisée. Le designer maîtrise des méthodes d’analyse des usages, de génération d’idées et de gestion de projet qui lui permettent de travailler sur n’importe quel objet dans une logique de créativité et d’innovation.

Les champs d’intervention du design dans les industries culturelles

Les industries culturelles sont aujourd’hui confrontées à la nécessité d’innover, et le design joue un rôle clef dans leur mutation au sein de l’économie dématérialisée.

Le design peut intervenir à plusieurs niveaux :

– dans la création de nouveaux objets adaptés aux nouvelles pratiques culturelles. L’approche du designer, basée sur l’analyse des usages, implique de penser de façon holistique la conception d’une tablette de lecture telle le Kindle d’Amazon, en prenant en compte des questions d’usages, d’ergonomie et de technologies : mobilité, accès à un catalogue de livres numérisés, mise en page du texte, fonctionnalités de marque page, partage, agrégation de contenus. On peut également citer comme exemple de design innovant dans une industrie culturelle la guitare de M, qui non seulement produit du son, mais permet d’interagir avec l’image et la lumière[1].

– Le designer d’interaction conçoit non seulement les interfaces web ou les objets technologiques qui permettent d’accéder aux contenus culturels numérisés. Il analyse et met en scène l’ensemble des comportements liés à l’utilisation de cette interface. Le designer de la plate-forme de contenus audiovisuels Hulu a pensé son aspect esthétique et son ergonomie en rapport avec les nouveaux usages de consommation de contenus audiovisuels et les contraintes du modèle économique[2].

– La pratique du design comprend une dimension prospective. Le designer invente des objets qui préfigurent les usages de demain. Les usages de certains objets seront définis seulement après leur lancement sur le marché et leur appropriation par les consommateur, à l’instar de l’iPad dont la diversité des usages est encore à définir, au-delà de la lecture ou de la consultation de sites web.

– C’est la qualité d’une interface d’accès aux contenus culturels qui est aujourd’hui le critère discriminant pour évaluer les entreprises culturelles, et qui permet par exemple de distinguer un Deezer d’un Spotify. Le design d’interaction est donc un enjeu clé pour les industries culturelles, qui les accompagne dans leur mutation de fournisseur de contenu à fournisseur de service culturel.

Les bonnes pratiques / Quelques exemples innovants

●     Le design doit prendre en compte l’articulation entre objets tangibles et contenus dématérialisés qui caractérise aujourd’hui les industries culturelles. Le succès d’Apple tient à son système de design holistique qui relie des devices d’accès aux contenus numérisés à des plate-forme numérique d’achat de contenus dématérialisés. Le module d’écoute sonore AudioLab 3[3] conçu par Laurent Massaloux traduit comment le design peut donner corps à une expérience culturelle dématérialisée.

●     Les applications mobiles représentent pour les industries culturelles un moyen de valoriser et monétiser les contenus culturels et sont aujourd’hui une des modalités les plus répandues pour y accéder. Les musées par exemple, à l’instar du Quai Branly[4], multiplient les collaborations avec les designers d’interaction pour produire des applications spécifiques destinées à préparer et accompagner la visite.

●     Le projet de recherche en design sonore et informatique Topophonie[5] consacré à l’étude de la navigation sonore et visuelle dans des espaces composés d’éléments sonores et visuelles multiples et disséminé est un exemple de design d’environnements physiques et virtuels. Les applications industrielles de ce projet concernent la navigation interactive cartographique et géolocalisée, les univers virtuels interactifs tels que les plans urbains ou les jeux vidéo, les effets spéciaux pour l’audiovisuel et les environnements multimédia pour les installations d’arts numériques ou muséographiques.

●     Les objets communicants recouvrent tous les objets de notre quotidien connectés en réseau à internet et capables d’échanger des informations avec l’ordinateur ou d’autres objets communicants: un réfrigérateur, une automobile, une chaîne hifi, mais aussi une télévision ou un livre. C’est un champ émergeant de l’informatique dont le design s’est emparé et qui promet de renouveler en profondeur les pratiques culturelles. On a pu par exemple imaginer un opéra joué par une centaine de Nabaztag, objet communicant en forme de lapin connecté en wifi à internet[6].

●     Le design accompagne les industries culturelles dans la mise en oeuvre de méthodes de co-conception qui enrichissent les processus d’innovation de l’expérience et de l’expertise des usagers. Avec la numérisation des industries culturelles, on note le développement de la contribution des amateurs à la création dans le cadre du développement des innovations « horizontales». Par exemple, la plate-forme Feedbooks propose à la fois des services de lecture numérisée et d’auto-édition, afin que les lecteurs eux-mêmes alimentent le catalogue de livres disponibles[7].

●     La visualisation des données générées par les technologies de l’information et de la communication et les médias sociaux est un des enjeux cruciaux du design aujourd’hui. C’est aussi un enjeu pour les industries culturelles car de nombreuses données sont associées aux contenus culturels et leur gestion est clé pour la création de nouveaux services.

La nécessité du design

La créativité est aujourd’hui reconnue comme une source d’avantage compétitif dans l’économie. En conséquence, les industries culturelles sont de plus en plus valorisées et identifiées comme créatrices de valeur économique.

Pourtant, les industries culturelles représentent un secteur en difficulté du fait des changements infligés à leur modèle par la dématérialisation des biens culturels. Les industries culturelles doivent imaginer de nouveaux modèles de promotion, de diffusion et de monétisation de leurs produits.

Le design peut intervenir dans une entreprise culturelle à des niveaux multiples : l’invention d’un nouveau service, d’un nouveau concept commercial, d’une image de marque, dans la mise en place d’une nouvelle forme d’organisation du travail, dans la conception d’un nouveau business model ou dans le transfert des solutions traditionnelles vers la sphère Internet.

Le design, qui représente le lien entre la créativité et l’industrie est aujourd’hui une nécessité pour que les industries culturelles exploitent pleinement leur potentiel créatif et deviennent une ressource d’innovation et de création de valeur qui profite à des secteurs variés de notre économie .

 

Pour approfondir :

– Le blog de Nicolas Nova Pasta & Vinegar http://www.liftlab.com/think/nova/

– Hubert Guillaud, “Entretiens du Nouveau Monde Industriel : Concevoir les objets de demain”, InternetActu.net, http://www.internetactu.net/2009/12/02/entretiensdunouveaumondeindustrielconcevoirlesobjetsdedemain/

– Hubert Guillaud, “Concevoir les objets du futur,” InternetActu.net, http://www.internetactu.net/2010/07/13/concevoir-les-objets-du-futur/

– Le blog de l’agence NoDesign par Jean-Louis Fréchin et Uros Petrevski, http://www.nodesign.net/blog/

– Antoine Bayet et Yvane Jacob, “C’est quoi, le design numérique?”, Regards sur le Numérique, http://www.rslnmag.fr/blog/2010/11/15/cestquoi_ledesignnumerique_/

– Benoit Drouillat, “Design de la presse en ligne, une perspective évolutionniste.” http://www.drouillat.com/2010/11/11/designdelapresseenligneuneperspectiveevolutionniste/

– Yann Moulier Boutang, “Du design capitalism au capitalisme cognitif : art et industrie, nouveaux liens, nouvelles tensions,” Le design de nos existences – A l’époque de l’innovation ascendante, Paris, Mille et une nuits, 2008, p.43-60.

 

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