Novembre 2010

L’Atelier Français, 25 novembre 2010 :  « Le moment eBook »

Retrouvez ici les vidéos de l’événement!

Pour quelques point de repères sur le livre numérique

Intervenants :

Virginie Clayssen, directrice adjointe du développement numérique chez Editis et Présidente de la Commission numérique du Syndicat National de l’Edition.

Florent Souillot, chargé de mission pour le développement numérique du groupe Flammarion.

Denis Lefebvre, co-fondateur d’Actialuna, agence de design éditorial spécialisée dans les nouveaux supports numériques.

– Morvan Boury, ex Vice-President Digital Business Development & Marketing Services pour le groupe EMI Music en Europe et au Moyen-Orient puis Directeur Général d’Openstone (ex-Opendisc), société spécialisée dans les services e-marketing et e-commerce pour les secteurs Biens Culturels, Médias, Spectacles et Luxe en Europe.

Les discussions ont été animées par Pierre Fremaux, co-fondateur de Babelio.com, le réseau social en ligne des lecteurs.

La deuxième édition de l’Atelier français s’est déroulée le jeudi 25 novembre 2010 au Centre national du livre (Cnl), à Paris. Le public était majoritairement composé de professionnels du livre mais aussi d’autres industries créatives (musique et design notamment) qui s’interrogent sur l’évolution numérique à l’œuvre dans le secteur de l’édition et son impact sur les pratiques professionnelles. La session, introduite par Jean-Guy Boin (directeur du Bureau international du livre français, BIEF), était animée par Pierre Fremaux, cofondateur du réseau social des lecteurs Babelio. Comme pour le premier Atelier français, les débats étaient retransmis en direct sur le site http://www.agoroom.com/ et les participants étaient invités à twitter durant l’événement.

Jean-Guy Boin, directeur du BIEF, introduit le débat

En préambule, Pierre Fremaux a rappelé que cet atelier avait été intitulé « Le moment eBook » en référence à un billet publié par Virginie Clayssen sur son blog http://www.archicampus.net/wordpress/. Celle-ci y analyse comment, alors que le marché de l’eBook est pratiquement inexistant en France, on voit surgir un point  d’inflexion, à la fois tangible et latent, qui se traduit dans les pratiques professionnelles des éditeurs. Pour accélérer ce virage, elle explique comment ces derniers doivent désormais acquérir de nouveaux savoir-faire. Pour reprendre les mots de Virginie, il ne s’agit donc pas de « faire rêver sur l’avenir de l’industrie » mais bien de rentrer dans des problématiques concrètes qui entraînent la mutation d’un secteur professionnel tout entier.

L’écran de présentation du Moment eBook

Virginie Clayssen

Directrice-adjointe du développement numérique chez Editis
Présidente de la commission numérique du Syndicat national de l’édition (SNE)

Virginie Clayssen

Pourquoi vit-on le moment eBook ?

Les technologies sont déjà présentes dans le monde de l’édition depuis longtemps. Elles sont à l’œuvre chez tous les acteurs du livre : chez les auteurs, qui utilisent des logiciels de traitement de texte ; chez les éditeurs au moment de la mise en page – car il y a presque vingt ans qu’on ne réalise plus les maquettes avec du papier et du ciseau – et lors de la phase d’impression avec la remise d’un fichier numérique à l’imprimeur. Ce qui est nouveau, c’est le fait d’avoir informatisé le dernier maillon de la chaîne : la lecture.
L’informatisation de la lecture s’est déjà produite pour un certain nombre de lecteurs. Cette évolution est restée discrète car elle ne touchait pas le grand public. Pourtant, une partie de l’édition a déjà opéré son virage numérique : l’édition professionnelle,  scientifique, technique, médicale, universitaire… Ces secteurs ont muté avant les autres pour une raison très simple : la lecture de ces publics spécifiques s’effectue sans problème, et même avec profit, sur un PC. Car jusqu’à une date récente, la seule manière de prendre connaissance d’un livre numérique était de le lire sur un PC. Le monde de l’édition a donc longtemps cru que certains segments éditoriaux demeureraient à l’abri de la numérisation. Les arguments déployés tenaient en peu de phrases : « Jamais on ne lirait un roman ou un essai sur un PC ! Jamais on ne ferait une lecture immersive assis devant son ordinateur ! »

L’évolution majeure qui permet aujourd’hui de parler d’un « moment eBook » repose sur la disponibilité récente d’outils pour lire (certes il y a eu, à la fin des années 90, une première génération d’outils de lecture mais elle n’a pas connu le succès escompté car ils n’étaient pas encore suffisamment adaptés). Ce qui change désormais c’est l’apparition de terminaux adaptés à la lecture. Aucun de ces terminaux – liseuses, tablettes… – n’est parfait, mais tous aujourd’hui sont suffisamment bons pour permettre au lecteur d’entrer dans la lecture et d’oublier l’objet qu’il tient entre ses mains. Dans certains types de lecture, en particulier les lectures dites immersives, la condition d’un bon support de lecture est qu’il se fasse oublier. La preuve que ces terminaux sont suffisamment bons, c’est qu’ils ont été adoptés aux Etats-Unis où l’on peut observer que 9% du marché a basculé sur le numérique. On ne peut pas imaginer que ces 9% de lecteurs correspondraient à des individus masochistes qui accepteraient de lire dans des conditions désagréables…

La lecture est aussi une expérience physique

Il existe cependant de nombreuses personnes, et ce dans toutes les catégories socioprofessionnelles, qui ont encore tendance à réagir négativement quand on leur parle de lecture numérique, poussant un grand cri d’amour pour le livre qui réjouit les éditeurs, tous attachés au support papier. « Pour les gens comme nous, qui travaillons sur la lecture numérique depuis longtemps, c’est souvent un sujet de plaisanterie que d’entendre parler de l’odeur de l’encre et du papier, a expliqué Virginie Clayssen. En préparant cette intervention, je me disais qu’on avait tort de rire de cette réflexion parce qu’en fait cette histoire d’encre et de papier vient nous rappeler quelque chose de très important : la lecture n’est pas seulement une expérience psychique, intellectuelle, c’est aussi une expérience qui met en jeu le corps ».
Il ne s’agit pas seulement du regard porté sur la page mais aussi des mains qui tiennent le livre ou la liseuse ouverts, de la mobilité des doigts… Quand on lit, on adopte une posture qui varie selon le type de lecture. Les nouveaux supports doivent donc se préoccuper du confort du lecteur en intégrant cette réflexion dans l’ergonomie du matériel mais aussi en amont dans les logiciels et la préparation des fichiers.

En l’état actuel des choses, avec des objets qui ne sont pas encore optimaux, qu’est-ce qui fait que des lecteurs adoptent déjà le livre numérique et se privent du confort extraordinaire du livre imprimé ? La perte de certaines qualités intrinsèques à l’objet livre – sa robustesse, son poids, sa taille, son épaisseur, les informations qu’il fournit simplement en posant les yeux dessus, la facilité à le feuilleter, à se repérer dans le texte… – est compensée par des qualités nouvelles qui réussissent à faire oublier le livre papier. Il en est une qui concerne toute la population qui dépasse un certain âge et qui voit de moins en moins bien : sur une liseuse on peut agrandir les caractères.

La liseuse Cybook Opus de la société française Bookeen © Bookeen

Les conditions du décollage du marché aux États-Unis

L’une des principales fonctionnalité du livre numérique est la possibilité d’emporter avec soi un certain nombre de livres sans s’encombrer (ce qui met fin au dilemme épouvantable de savoir quels livres emporter pendant ses vacances…).
Autre point important, qui est la deuxième condition pour que survienne ce moment eBook, c’est la possibilité d’accéder à un livre n’importe où et à n’importe quel moment. La conjonction d’un outil suffisamment confortable et d’un accès facile aux librairies en ligne crée aujourd’hui les conditions du décollage du marché. Aux États-Unis, c’est la disponibilité du Kindle qui a déclenché le marché, non pas uniquement à cause de la puissance d’Amazon mais essentiellement parce que le Kindle était connecté. Si le possesseur d’un Kindle entend parler d’un livre à la radio ou à la télé, il peut désormais obtenir dans l’instant le livre téléchargé et disponible à la lecture. Apparemment les gens qui goûtent à ce confort adoptent ce mode de lecture.

La nouvelle version du Kindle Amazon. © Amazon

Le moment eBook va-t-il toucher la France ?

Le marché français était jusqu’à présent en veille  : il n’existait pas de terminal connecté. Les rares lecteurs équipés en numérique devaient passer par leur PC pour charger leurs liseuses, ce qui était rédhibitoire (temps passé en manipulations diverses, nécessité d’un câble USB pour télécharger les livres…).
Avec le lancement de liseuses connectables, le moment eBook pourrait fort bien arriver en France en 2011/2012. La liseuse de la Fnac, FnacBook, permet d’acheter directement des livres numériques sur le site de la Fnac ; elle est reliée au Wi-Fi et en 3G prépayé qui évite des coûts de communication à chaque téléchargement.

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D’autres offres existent :
– la liseuse Oyo de France Loisirs qui est connectée à la librairie en ligne chapitre.com en Wi-Fi et sera probablement connectable en 3G sous peu
– le modèle Horizon de la société française Bookeen dotée d’une connexion Wi-Fi.

« Pour qu’il y ait un marché, il faut qu’il y ait un catalogue »

Les éditeurs s’attendent donc à une augmentation des ventes d’eBooks directement liée à cette possibilité immédiate de se connecter. Autre raison du probable décollage du marché numérique : la disponibilité d’un catalogue étoffé. Il semble qu’on soit entrain de sortir de l’espèce de cercle vicieux qui tournait depuis quelques années : « Pourquoi numériser nos livres s’il n’y a pas de marché ? » et « Pour qu’il y ait un marché, il faut un catalogue… »
L’offre de livres numériques en français est aujourd’hui d’environ 80 000 ouvrages et s’accroît chaque jour,  alors qu’ il y a encore assez peu de temps elle n’était que de 20 000 ouvrages ! Des dizaines de titres nouveaux sont désormais numérisés chaque semaine.

La chaîne du livre se disloque

Lorsqu’on fait référence au monde de l’édition, on a pour habitude d’employer l’expression « chaîne du livre », une métaphore très pratique qui permet de suivre chacun des acteurs : l’auteur, l’éditeur, le distributeur, le diffuseur, le libraire, le bibliothécaire, le lecteur…
Alors que la numérisation est en marche, les maisons d’édition s’apprêtent à gérer la délicate jonction de l’ensemble de cette chaîne avec le web. Conséquence attendue, déjà expérimentée par les acteurs du monde de la musique : la notion de chaîne se disloque petit à petit. Une chaine se disloque quand chacun de ses maillons peut potentiellement rentrer en contact avec tous les autres.

La notion de « chaîne du livre » se disloque

Autrefois un libraire avait affaire à son lecteur, à son diffuseur et à son distributeur. L’éditeur était en contact avec l’auteur, avec le distributeur et le diffuseur. Le lecteur connaissait le libraire, rarement l’auteur, etc. Désormais, grâce au web, pratiquement tous les acteurs peuvent rentrer en communication les uns avec les autres. La chaîne, qui avait jusqu’ici tant bien que mal protégé l’économie du livre, est actuellement très fragile car malmenée.

Le web n’est pas une frêle toile d’araignée…

L’image du web est très souvent associée à celle d’une planète immatérielle (on parle de « toile » en référence à celle tissée par l’araignée). Mais ne pensons pas que le monde du Web est un monde immatériel. La réalité est tout autre, à l’image des gigantesques datacenters (centres de données numériques) que l’on trouve dans le monde entier. Tous les gros acteurs, la plupart américains (Google, Amazon, IBM…), possèdent des installations industrielles de ce type, extrêmement puissantes.

Le bâtiment d’un datacenter Google

Le web n’est donc pas une frêle toile d’araignée, c’est un univers qui a priori appartient à tous mais au sein duquel des acteurs importants ont acquis une puissance considérable car ils s’en sont emparés les premiers. Cependant, ils ne l’ont pas confisqué, laissant une place aux acteurs de l’édition qui l’ont d’autant plus investi que le web a eu très rapidement un impact sur la circulation du livre papier. On a vu comment Amazon a réussi à devenir une énorme librairie en ligne alors que personne n’y croyait dans les années 90 et qu’Amazon a d’ailleurs perdu de l’argent pendant quelques temps. On ne  pouvait alors pas imaginer les négociations en cours aujourd’hui entre les éditeurs américains et Amazon.
La puissance du web est disponible à tous ceux qui veulent bien s’en emparer. L’un des enjeux pour les acteurs du livre est non seulement de mettre en place les mécanismes qui vont permettre de maîtriser la production, la diffusion, la distribution et la vente de livres numériques, mais aussi d’investir le web avec toutes les compétences nécessaires pour y jouer véritablement un rôle.

Utiliser le web pour réinventer la chaîne du livre

Certains auteurs se sont déjà saisis du web et s’en servent à des fins promotionnelles pour rencontrer leurs lecteurs ou, pour les futurs d’entre eux, attirer l’attention d’éditeurs. D’autres utilisent le web de façon très créative : expériences de littérature en ligne, échanges entre auteurs… Certains libraires, pionniers et innovants, ont compris tout l’intérêt qu’il pouvait y avoir à prolonger en ligne leur librairie physique. Les éditeurs, quant à eux, ont commencé par faire des sites un peu austères, mais ont appris progressivement à utiliser ces nouveaux moyens en ouvrant leur site au monde infini du web. Ils ont compris qu’il fallait sortir de leur site pour toucher leurs lecteurs là où ils se trouvent, sur les réseaux sociaux en particulier.
De nouveaux métiers ont donc fait leur apparition chez les éditeurs, comme chez beaucoup d’acteurs dans d’autres industries créatives, par exemple celui de community manager, un métier en train de s’inventer.

Retrouver son chemin dans l’espace numérique

Une fois que le livre s’échappe de son enveloppe physique, il perd beaucoup des caractéristiques qui nous aide à l’identifier et à le trouver. Comment s’y repérer sur le web quand on ne pourra plus dire au libraire « Qu’est-ce que vous avez pour moi aujourd’hui ? » ou quand on sera à la recherche d’un titre précis ? Il va falloir s’approprier tous les moyens qui permettent d’accéder à cet ouvrage précis, mais aussi retrouver en ligne le cheminement qu’on emprunte dans une librairie quand on ne sait pas ce qu’on cherche mais qu’on sait simplement qu’on cherche un bon livre. D’où l’importance des moteurs de recherche, d’une part, avec leurs algorithmes, et des tags, d’autre part, qui peuvent être faits par des lecteurs comme ceux du réseau des lecteurs Babelio par exemple.

En conclusion, Virginie Clayssen a rappelé que le moment eBook, s’il n’était pas très « sexy » aujourd’hui au sens où la plupart des gens l’attendent, pourrait rendre possible demain la création de nouveaux métiers : « On commence de plus en plus à entendre qu’avec le numérique on pourrait faire beaucoup plus que de mettre les livres tels quels sur le pan numérique, qu’on pourrait rajouter de la musique, du multimédia, tirer parti du web et de la possibilité qu’il offre de lire à plusieurs et de partager des annotations ». La tâche présente des éditeurs repose sur un double mouvement : rendre disponibles les livres qui existent déjà en numérisant les fonds, et mettre en place une chaîne de production pour les nouveautés afin de sortir systématiquement une version disponible en numérique et une version disponible sur papier.

Le moment eBook peut-il être comparé au moment mp3 ?

Interrogé par Pierre Fremaux sur les parallèles à établir entre l’industrie de l’édition et celle de la musique, Morvan Boury a commencé par expliquer que le moment digital, au sens large de l’industrie musicale, durait toujours. La transition est longue et finalement assez lente, probablement parce que la musique, de par la nature de sa constitution – un produit dit « liquide » – a été l’un des premiers biens culturels qu’on a pu s’échanger facilement, à la fois grâce aux évolutions des capacités techniques des réseaux et aux différents appareils qui permettaient de se connecter. Pour le meilleur et pour le pire, la musique s’est donc retrouvée aux avant-postes de la mutation numérique. En terme d’économie, on parle désormais d’un équilibre entre les ressources issues des ventes de biens numériques et celles des biens traditionnels. Il faut pourtant reconnaître que ce résultat a été atteint par une forme de basculement par défaut : aujourd’hui les ventes numériques représentent une partie très significative des revenus des producteurs en partie parce que les ventes physiques ont considérablement chuté. En terme d’amplitude, le marché a été divisé à peu près par deux en six ans, soit une magnitude peu commune aux autres secteurs. « Comme la musique a été confrontée tôt à cette problématique, elle a disposé d’un peu plus de temps pour y réagir, a expliqué Morvan Boury. Mais c’est justement le fait de n’avoir pas véritablement de point de repère sur la façon dont ces nouveaux écosystèmes s’organisaient qui a entraîné une remise en cause brutale des modes de diffusion, mais aussi des modes de rémunération et même d’organisation des structures de l’industrie musicale. » Ce moment digital qui s’étire offre l’avantage de pouvoir échanger avec les autres industries culturelles. Certes les expériences de la musique ne sont pas toutes transférables au livre, mais il y a sans doute un certain nombre d’enseignements à tirer.

Florent Souillot

Chargé de mission pour le développement numérique du groupe Flammarion

Florent Souillot

La question cruciale des droits numériques

Florent Souillot a ensuite pris la parole pour parler de son expérience relative à la création et à la distribution des fichiers numériques.
Une offre d’environ 80 000 titres est disponible sur le marché français, ce qui demeure très faible comparé à l’offre américaine et au fonds des éditeurs. La première question à se poser quand on souhaite tourner son activité vers le numérique, selon Florent Souillot, concerne les droits disponibles. Aujourd’hui le contexte est assez tendu dans l’interprofession, notamment avec Google qui vient de passer un accord de numérisation avec Hachette pour son fonds de livres épuisés. Le piratage fait son apparition et les négociations sur les droits sont assez rudes avec les ayant-droits. Pendant très longtemps, les éditeurs ont laissé subsister un flou concernant les droits qu’ils possédaient sur l’exploitation numérique. Désormais, les services juridiques sont au fait du sujet et, hormis avec quelques auteurs, les contrats incluent les droits numériques sur les nouveautés. La situation est tout autre pour le fonds puisque les contrats sont vides sur la question du numérique, ce qui signifie qu’il faut retrouver les ayant-droits, leur envoyer des avenants, un par un, pour négocier la rémunération des droits numériques.
La tâche est relativement simple pour la littérature générale où l’éditeur contacte généralement l’auteur pour négocier et obtenir les droits pour une durée déterminée (3, 4, 5 ans…). En revanche, dès qu’on a des images, des citations, des extraits de textes de plusieurs auteurs… – ce qui est le cas pour beaucoup de livres – la situation se complique. Florent Souillot a cité l’exemple d’une collection parascolaire chez Flammarion qui comprend des dossiers pédagogiques et des illustrations. « Travailler sur ce type de livres, ne serait-ce que pour un titre, c’est un job à temps plein pendant plusieurs jours, voire plusieurs mois. Il faut retrouver chaque ayant-droit de chaque photo, sachant que celle de la page 78 aura une durée de cession différente de celle de la page 79, et qu’il faut imaginer une sorte d’alarme qui nous dira “attention, dans trois ans on n’a plus de droits ! ”. » Il existe donc une infinité de cas à résoudre dans un contexte délicat où les éditeurs veulent créer une offre légale et être irréprochables de ce point de vue.

L’enjeu pour le département chargé du numérique consiste à venir en aide aux éditeurs en leur fournissant des arguments concrets qu’ils devront partager avec leurs auteurs. Il faut bien avouer que les éditeurs ne savent pas tous exactement de quoi il s’agit quand on leur parle numérique, contrairement aux fabricants ou aux responsables marketing, plus familiers de ces questions. Chez Flammarion, on réfléchit par exemple à la réponse à apporter à cette question : « Comment réagir avec un auteur qui refuse de donner ses droits ? »
Les cas de figure sont nombreux : il y a l’auteur qui ne veut pas céder ses droits parce que c’est Flammarion, celui qui ne veut pas les céder parce qu’il n’y connaît rien, celui qui veut faire lui-même du numérique à place de l’éditeur… Autant de réactions finalement assez compréhensibles aujourd’hui, où rien n’est borné dans le domaine du numérique.
« Heureusement il y aussi des choses très glamour dans le numérique, du multimédia, du web, des éléments qui bougent et stimulent la créativité. Mais il y a avant tout des choses très systématiques qui ne faisaient pas du tout partie de la culture des éditeurs sur le papier. Je défie un quelconque éditeur de me dire qu’il possède les documents juridiques à jour depuis 50 ans, et même pour les années plus proches la preuve écrite et archivée de détention de ses droits numériques », a conclu Florent Souillot.

La longue quête des fichiers numériques

Une fois les droits obtenus pour le texte, les visuels intérieurs et la couverture, ce pour une durée suffisamment longue pour pouvoir commercialiser le livre, il faut se préoccuper des fichiers. Pour les nouveautés, il existe des PDF et les fichiers ont été structurés en XML (un langage informatique d’archivage et de structuration qui est utilisé en édition pour le texte noir). Par contre, pour les livres du fonds, il arrive souvent qu’il n’existe pas ou plus de fichiers. Il faut alors retrouver le livre pour le scanner si l’éditeur possède le livre ou l’acheter sur une librairie en ligne si l’éditeur ne l’a plus dans ses archives. « On l’achète, on le scanne, ça prend six mois et les droits sont tombés la veille et on ne peut plus le mettre en vente ! Tout cela pour vous dire que la numérisation est une entreprise très méticuleuse. Il y a un côté scribe ou bibliophile dans le numérique aujourd’hui pour la constitution d’une offre légale, ce qui souvent n’est pas perçu de l’extérieur », a expliqué Florent Souillot.

L’importance des métadonnées

Exemple des métadonnées chez Flammarion

Le fichier n’est pas composé que du texte seul. Autour de ce contenu existent des métadonnées, c’est-à-dire tout le contenu autour du livre qui n’est pas inclus dans le texte même. Ces métadonnées sont diverses : titre du livre, titre de la collection, nom de l’auteur, prix de vente, etc. Elles peuvent également comporter la présentation de l’auteur, la thématique abordée dans le texte ou même une vidéo qui montre l’auteur en train d’écrire.

Aujourd’hui, chez Flammarion par exemple, il existe une trentaine de métadonnées pour chaque titre. Avec l’utilisation des liseuses, la notion de pages disparaît puisque le texte se recompose. On renseigne donc le nombre de mots, le seul moyen qu’on ait trouvé pour donner au lecteur une idée du poids du fichier à défaut d’épaisseur de livre. « Mais je suis preneur d’autres méthodes et je lance un appel à contribution si vous avez des idées ! », a déclaré Florent Souillot.
Concrètement, trouver le nombre de mots signifie copier-coller les fichiers PDF dans Word pour afficher leurs statistiques, supprimer les gouttières du compositeur qui sont au-delà des traits de coupe pour ne pas les compter dans les mots. Ces métadonnées se retrouveront plus tard sur le web où elles seront indexées par les moteurs de recherche, les libraires, et plus largement par tous les nouveaux partenaires et acteurs du numérique. Ce sont ces métadonnées qui permettront de trouver un titre, d’où l’importance de les renseigner méticuleusement et de travailler main dans la main avec le revendeur numérique.

Numérique et bilinguisme

Au-delà des métadonnées, se pose la question de la forme numérique du fichier que l’on vend. Par exemple, comment fait-on pour éditer un livre bilingue en numérique ? Sur le livre papier, la formule classique consiste à avoir la page en langue étrangère à gauche et la page en français à droite. Or il n’y a qu’une page sur un reader… Florent Souillot a expliqué que rien n’était décidé à ce sujet chez Flammarion. « Là aussi, je fais appel à vous si vous avez des idées ! On imagine des couches de texte superposant la langue originale et sa traduction où l’on pourrait passer de l’une à l’autre en appuyant quelque part, ou bien une sorte de bouton très lisible qui renverrait au texte original, ou encore de mettre le texte traduit à la fin même s’il y a fort à parier qu’aucun éditeur de texte bilingue n’accepterait de voir le miroir des deux versions brisé de la sorte. »
Tous ces exemples démontrent que le numérique est encore très systématique, très lent, très manuel. Aujourd’hui, même dans les grands groupes, il n’existe pas encore de grands services dotés de machines qui accompliraient parfaitement tout le processus. « C’est toujours du conseil, des relations entre les éditeurs et les auteurs, entre les gens issus de la sphère numérique et les éditeurs. C’est sans doute cela qui prend le plus de temps mais c’est aussi ce qui est passionnant », a conclu Florent Souillot.

Comment effectuer la transition numérique quand on est un petit éditeur ?

Si les grands groupes possèdent désormais des services spécialisés sur le numérique, il n’en va pas de mêmes pour les petites structures qui peinent parfois à aborder le virage numérique. Comment acquérir les pratiques professionnelles de numérisation ? Faut-il les internaliser ?  Les freiner pour ralentir le mouvement ?

Florent Souillot, Virginie Clayssen et Denis Lefebvre

À cette question posée par Pierre Fremaux, Florent Souillot a répondu en affirmant qu’aujourd’hui le numérique ne représentait qu’1% à peine du marché de l’édition (et probablement moins). Il serait donc mensonger de faire croire à un petit éditeur qu’il augmentera ses marges de manière spectaculaire dans les années qui viennent avec le numérique. « Je pense qu’il faut énumérer des outils très simples, liés au papier. Aujourd’hui le web permet de faire de la promotion croisée avec le papier, de lire en ligne, de télécharger des extraits, d’acheter après avoir lu l’extrait, d’alimenter les sites des éditeurs, des réseaux sociaux… Autant d’éléments qui, petit à petit, vont familiariser l’éditeur avec le numérique et l’aider à constituer une sorte de fonds, sans pour autant qu’il mette en vente un fichier ePub destiné à un IPad de dernière génération. Fabriquer un PDF et le mettre sur un serveur, faire qu’on puisse le feuilleter, ce n’est pas très compliqué techniquement, ni très coûteux, et cela permet d’amorcer un mouvement. Ce sont en tout cas les premiers réflexes que les éditeurs doivent acquérir. »

Le piratage a-t-il touché le livre ?

Le piratage est aujourd’hui encore assez limité. Il concerne essentiellement les best-sellers et consiste en un fichier ePub ou un PDF scanné ou fabriqué à la hâte au moment ou juste avant la parution du livre papier. Ces fichiers, dont il existe des versions de bonne qualité qui s’échangent, sont longs à fabriquer. Le piratage est amplifié par l’absence d’offre légale. La politique des éditeurs est évidemment assez défensive et se caractérise par l’emploi des DRM (Digital Rights Management, Gestion numérique des droits). Les éditeurs ne communiquent guère sur l’usage de ces outils de protection qui, d’un point de vue utilisateurs, n’a pas de sens. « Aujourd’hui, néanmoins, on a besoin de ça dans notre politique, a expliqué Florent Souillot. Nous devons préserver l’œuvre, donc la protéger. On se dit que le piratage n’aura plus de sens quand le livre numérique cessera uniquement d’être un fichier calqué du papier et aura une valeur ajoutée. L’utilisateur sera prêt à payer et à laisser de côté un fichier scanné rapidement et mal fait. À mon avis, la différenciation se fera par le produit. On espère simplement que dans l’expression la plus globale de ce produit, c’est-à-dire le livre homothétique*, on compense par la qualité de la structuration du fichier, la qualité des métadonnées, le soin apporté à l’édition. »

* Le livre homothétique est à peu près le calque du papier en numérique, souvent un peu dégradé, qui s’affiche en caractère alphanumérique sur un écran, c’est-à-dire sans valeur ajoutée de contenu quel qu’il soit.

Denis Lefebvre

Cofondateur de la société Actialuna, société spécialisée dans le design du livre numérique

Denis Lefebvre d’Actialuna

Qu’est-ce que le design éditorial ?

Denis Lefebvre est ensuite intervenu pour relater les enjeux relatifs aux nouveaux supports de lecture et à la création de nouvelles interfaces de consultation de contenus. Actialuna conçoit des livres-applications sur des supports tactiles à écran rapide de type iPad ou iPhone. La société prévoit également des développements sous Android. Mais elle laissera de côté les supports en papier électronique tant que les possibilités graphiques y seront limitées, étant donné que le créneau choisi est celui du livre complexe.

La notion de « design éditorial » est assez complexe à définir, mais elle reflète un positionnement à la fois artistique et technique. « À l’heure où le numérique plonge l’éditeur dans une sorte de 3e révolution industrielle – et même si l’édition est un artisanat qui s’est toujours un peu rêvé industrie –, il faut se demander s’il ne reste pas dans la machine éditoriale un grain de sable qui s’appelle l’auteur, avec qui il faut composer et travailler », s’est interrogé Denis Lefebvre.

Logo de la société Actialuna, spécialisée dans le design éditorial

Au-delà de la numérisation des fichiers, l’édition numérique doit donc conserver une démarche artisanale de travail qui réunit l’éditeur, l’auteur, le traducteur, le préfacier, ainsi que des techniciens et des ingénieurs… Lors des récentes Rencontres numériques de Mons, en Belgique, Edwy Plenel rappelait d’ailleurs que les avant-gardistes étaient ceux qui défendaient la tradition dans la modernité. Et Denis Lefebvre d’insister sur la nécessité « d’embrasser l’innovation » en rappelant que le cinéma a cherché ses codes dans le théâtre avant d’évoluer, et qu’il ne faut donc pas s’étonner que le livre numérique ressemble pour l’instant au livre papier. En témoigne l’application iBooks avec son système très traditionnel de feuilletage des pages les unes après les autres.

Mais cette métaphore de la page qui tourne reste-t-elle pour autant pertinente, alors que le lecteur n’a plus un livre entre les mains, mais autre chose, un autre objet ?

Le feuilletage numérique

Il existe de nombreuses façons de feuilleter un livre, et il convient de partir des usages pour tenter de les définir.

On peut isoler quatre types de lecture auxquels on peut associer plusieurs feuilletages :

–          la lecture réceptive continue, qui est celle de la concentration,

–           la lecture réflexive discontinue, qui demande des temps de pause puisque c’est une lecture dense avec des temps de réflexion,

–          la lecture rapide où, en feuilletant, on va saisir des mots, des points d’intérêt particuliers, une image pour se donner une idée générale du texte. On a une perception du tout et de la géographie du livre,

–          le feuilletage scan, où on lit de façon séquentielle un livre à toute vitesse. L’œil capte des mots au fur et à mesure que l’on tourne les pages, pour se faire une idée de l’histoire.

Par le travail de design éditorial, on entend répondre à l’ensemble de ces usages. Pour cela, Actialuna a développé une interface de lecture qui aide le lecteur à se repérer dans le texte en restituant une nouvelle géographie au livre. Car si le livre papier est un volume plus ou moins épais dont la dimension principale est la profondeur, avec le numérique ce volume disparaît. Par contre, deux autres dimensions font leur apparition sur les surfaces tactiles : l’horizontalité et la verticalité. Elles vont permettre d’introduire une nouvelle façon de naviguer dans le texte en repensant notamment la longueur des pages : la page n’est plus enfermée dans le cadre physique du livre et peut donc être plus ou moins longue, ce qui permet d’éviter les veuves et les orphelines et de créer des unités de sens cohérentes, avec un nouveau rythme de lecture.
L’interface développée par Actialuna comporte également un mode « dézoom » qui permet une vision globale du livre et de toutes ses pages : le lecteur peut ainsi visualiser le chapitre de manière horizontale, et voir ensuite la succession des chapitres de manière verticale.

Interface développée par Actialuna sur Ipad

Pour aider le lecteur à se repérer dans le texte, sont également intégrés des indices visuels. On peut ainsi réintroduire la notion de couverture à travers les fonds d’écran : en passant d’un chapitre à un autre ce fond change et aide le lecteur à se remémorer visuellement là où il en est dans sa lecture.
Autre possibilité : la visualisation en mode « dézoom », qui permet de montrer les centres d’intérêt dans un texte via des technologies sociales. On cible l’endroit où les lecteurs ont réagi, soit par un commentaire textuel, soit par un commentaire de type « j’aime/j’aime pas » ou « ça m’a fait rire/ça m’a fait pleurer ». Si le lecteur le souhaite (il s’agit d’une option qui n’est pas imposée et qui apparaît sous forme d’un calque superposé au texte), il peut savoir ce qui a suscité l’intérêt. Il pourrait s’agir là d’un instrument très utile pour les éditeurs et les auteurs, qui ouvre sur un nouvel espace de créativité mais qui mérite d’être encadré dans le champ éditorial.

Un nouvel espace qui peut dès lors influer sur le travail de l’auteur : si on lui demande par exemple de signifier la longueur de ses pages, il pourra en écrivant son manuscrit donner une indication sur l’endroit où il souhaiterait que s’arrête sa page.

Des fonctionnalités éditoriales prometteuses

Le travail de design éditorial fait en sorte que l’éditeur et l’auteur soient investis pour adapter le texte au support numérique. Denis Lefebvre a expliqué qu’il travaillait par ailleurs sur la question du multilinguisme, et la possibilité de passer d’une langue à une autre pour tout ou partie du texte. « Imaginons par exemple que je parle un peu allemand et que je souhaite lire le vers d’un sonnet en allemand, juste pour goûter à la version originale. »

Actialuna développe également le résumé progressif, qui permet de résumer tout ce qui a été lu jusqu’au moment la lecture s’est arrêtée. « On ne vous révèle pas la fin, on ne vous dit pas qui est l’assassin si c’est un polar, mais on vous dit tout ce qui s’est passé, avec éventuellement des fiches qui définissent les traits de caractère d’un personnage. »
Ce travail éditorial ne peut évidemment pas être effectué par une machine. Il s’agit d’un travail d’assistant d’édition.

La démarche consiste finalement à accompagner l’éditeur dans la création d’une édition numérique originale qui n’est plus une version homothétique mais une version à forte valeur ajoutée. Le design éditorial consiste à travailler sur l’ergonomie de la lecture numérique en déclinant une grammaire d’usages et en essayant d’y répondre le plus efficacement possible.

Quel est le modèle économique associé à ces nouveaux services ?

Le design éditorial ouvre un champ d’opportunités infini. Pourtant le fondateur de la société Wonderfactory, spécialisée dans ce genre de design, a récemment affirmé que les applications médias sur nouveaux supports interactifs étaient de véritables gouffres financiers. « Ce n’est pas évident de demander à un éditeur d’investir des ressources financières importantes en recherche et développement, a confirmé Denis Lefebvre. Chaque livre est une sorte de microbudget. On espère néanmoins que la R&D va se développer. C’est tout l’intérêt et la difficulté de notre démarche, on demande aux éditeurs d’investir et de s’investir, mais on peut aussi les accompagner en leur proposant des services éditoriaux réalisés en interne chez nous. Nous avons par ailleurs mis en place un écosystème de mutualisation pour partager les technologies et les coûts de développement entre les éditeurs. Nous pensons en effet qu’il n’y a pas forcément intérêt à avoir l’exclusivité de ces outils et qu’il vaut mieux que ces usages se démocratisent. »

Le format ePub est-il un layout killer ?

Quand on agrandit le texte d’un format ePub on détruit la mise en page.  « Et quand on change la taille de la police on change généralement le nombre de pages, a expliqué Denis Lefebvre. D’où la réflexion sur les pages qui font sens, avec des tailles plus ou moins variables pour garder une unité de sens sur une même page. »
Une nouvelle version de l’ePub devrait sortir en 2011, offrant de nouvelles potentialités pour concevoir des livres complexes à partir de ce format interopérable, sans avoir à développer de petites applications à l’économie fragile.

Denis Lefebvre et Pierre Fremaux

Une journaliste du magazine Books, présente dans la salle, a exprimé ses inquiétudes sur le fait qu’on pourrait remonter du lecteur à l’éditeur pour savoir quel passage précis d’un livre a été le plus lu, s’interrogeant sur ce que cette fonctionnalité produirait à long terme. Virginie Clayssen a rappelé que sur le Kindle on pouvait d’ores-et-déjà partager ses annotations et par conséquent prendre connaissance des commentaires des autres lecteurs. N’importe quel éditeur peut donc acheter son propre livre avec son abonnement Kindle et savoir quels sont les passages les plus annotés d’un livre qu’il a publié.

Morvan Boury


Ancien Vice-President Digital Business Development & Marketing Services pour le groupe EMI Music en Europe et au Moyen-Orient.
Ancien directeur général d’Openstone, société spécialisée dans les services marketing et e-commerce pour les biens culturels (ex Opendiscs).

Morvan Boury

La valeur ajoutée du service

À l’heure où le monde de l’édition passe d’une industrie de contenus à une industrie de services, d’un mode de fonctionnement en b2b (business to business) à un mode de fonctionnement en b2c (business to consumer), il est intéressant de se pencher sur la transition opérée par la musique et tenter d’établir des parallèles éclairants.
Morvan Boury a d’abord rappelé l’importance du mot « service ». « Cela paraît simple de proposer des services à quelqu’un qui s’intéresse à de la musique mais c’est en réalité très compliqué car on rentre dans un mode d’organisation, dans une définition de l’offre, une façon de l’animer et de la promouvoir très différente. » Une des premières réflexions a consisté à proposer ces services dans les réseaux peer to peer, sans quoi les développements de l’offre numérique n’auraient jamais franchi un cap significatif. Pour les acteurs de l’industrie musicale cela a impliqué de repenser la façon dont ils concevaient leur propre offre. Au départ ils ont pensé que le numérique allait constituer un panel de distribution supplémentaire et qu’ils allaient adapter tant bien que mal des produits existants pour les faire rentrer dans ce nouveau canal, notamment sous l’angle du piratage. La limite de ce dispositif a été très vite atteinte parce qu’on trouvait toujours le même fichier à disposition. Il ne fallait plus raisonner à partir de ce qu’un artiste avait envie d’exprimer, mais intégrer dans la façon dont on allait développer un contenu les contextes et les fonctionnalités sur lesquels le consommateur percevrait une valeur ajoutée. Par exemple, il a longtemps été difficile de vendre un titre sous forme de fichier mp3 à 0,99 € alors qu’au même moment se vendaient des millions d’extraits de titres à 3 ou 4 € qui servaient de sonnerie de téléphone !
Ce n’est donc pas le contenu en lui-même qui détermine la valeur perçue par le consommateur final, ce sont les services qui prennent place autour.

L’effet de rareté

« Ce qu’il m’a semblé percevoir dans l’évolution de la musique numérique, a expliqué Morvan Boury, c’est qu’à mesure que la perception de la valeur du contenu lui-même baissait – c’est-à-dire la valeur qu’on accordait au simple fait de télécharger un fichier audio – la valeur perçue pour d’autres types de contenus que la technologie rendait possible avait plutôt tendance à croître. » On sait par exemple que l’amateur de musique, conserve un appétit pour des effets de rareté. Aujourd’hui, pour le disque, cette rareté se reconstitue à travers son format le plus désuet : le vinyle. Son écoute correspond désormais à une expérience dotée de sens, à laquelle le public accorde une forte valeur. Peut-être parce qu’après une journée passée avec son lecteur mp3, le format du vinyle est la seule occasion de ne plus zapper, la seule occasion d’écouter un album ou la plage d’un album d’un bout à l’autre.
La configuration du numérique a donc eu un impact sur le développement de nouveaux produits mais aussi sur le redéveloppement de produits qui existaient déjà. Quand on parle de musique digitale, le premier réflexe est de penser que tout débouchera nécessairement sur la vente de formats numériques sur le web ou sur son mobile, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Le numérique, dans un premier temps tout au moins, est une très belle opportunité de revaloriser l’offre en la dotant d’attraits. Dans la musique, cela se traduit par exemple par le fait de transformer le produit lui-même. « Quand les consommateurs achètent un CD, la première chose que font les gens depuis quelques années c’est qu’ils l’encodent dans l’ordinateur. On leur propose alors de s’inscrire via une technologie à un programme qui leur permet d’accéder à une mise à jour du contenu, un peu comme fait le Kindle dans l’édition. Le consommateur sait qu’il pourrait trouver le contenu dans le réseau peer to peer, mais il sait aussi qu’il n’y trouverait pas les mêmes services… »

La stratégie de la relation directe

Dans la musique, ces services correspondent par exemple à l’opportunité de rencontrer un artiste, ou à celle de pouvoir acheter en avant-première son billet de concert plutôt que se connecter à l’aube sur les sites de billetterie qui sont très vite saturés… Les acteurs de la sphère musicale se sont aperçus qu’il était plus facile d’engager un dialogue avec les consommateurs de biens physiques – le CD traditionnel – qui sont paradoxalement les plus gros consommateurs et les plus précoces en matière de biens numériques. « Si j’ai un conseil à donner au monde de l’édition, a expliqué Morvan Boury, c’est de ne pas oublier d’établir le dialogue avec les gens qui consomment encore beaucoup de livres physiques pour déplacer cette relation dans le monde numérique d’un point de vue promotionnel et marketing. » Dans le cadre de la musique, cette stratégie permet de prendre le relais d’un certain nombre d’intermédiaires défaillants puisqu’en matière de distribution il y a moins de points de vente, moins de magasins de disques ou de journaux spécialisés. L’éditeur ou le producteur de musique doit donc développer une relation directe avec le consommateur, non seulement pour revaloriser son produit, mais aussi établir un dialogue continu avec lui. Contrairement à ce qu’on peut penser, la musique n’est pas un marché de masse mais un ensemble de marché de niches. En s’adressant à un public spécifique de manière pertinente, on parvient à établir des passerelles qui s’avèreront intéressantes pour continuer à rendre son offre disponible, voire à mettre en œuvre des stratégies de développement e-business de monétisation d’offres qui par leur nature n’intéressent pas les distributeurs.
« Par exemple, a insisté Morvan Boury, peu de distributeurs dans le domaine de la musique savent vendre en même temps un album vinyle +une  place de concert + un téléchargement + un tee-shirt, pour des raisons structurelles et d’organisation. Or il y a un marché significatif pour ce type d’offres multiples : il ne s’agit plus de vendre à un large public des choses bon marché mais au contraire de développer des activités e-business dans le domaine de la vente directe en commençant par les segments et par les produits premium, c’est-à-dire ceux qui seront les plus faciles à vendre et les plus rémunérateurs. Dans la musique, on voit actuellement une recomposition de l’écosystème où chacun des acteurs va sur le terrain de l’autre pour maximiser les opportunités. »

La valeur économique de l’industrie du livre va-t-elle changer ?

Interrogée par Pierre Fremaux sur le fait que l’édition, créatrice de contenus depuis des siècles, pourrait être amenée à consdérer qu’elle ne pourrait plus se rémunérer en vendant simplement des contenus, dont le prix allait baisser, Virginie Clayssen a exprimé ses doutes. « Honnêtement, c’est très difficile à entendre pour un éditeur. Les éditeurs se bagarrent sur le prix unique du livre et luttent extrêmement fermement contre l’idée que la valeur baissera puisqu’il s’agit de numérique. Je ne sais pas jusqu’à quel point ils pourront tenir sur cette position, mais je n’ai encore jamais rencontré d’éditeur qui déclare considèrer l’effondrement des prix de vente comme quelque chose d’inéluctable. Ce serait estimer que la valeur d’un livre repose dans sa matérialité, dans l’objet physique qui autorise sa lecture, et non dans l’accès à l’œuvre d’un auteur, quel que soit son support.
Florent Souillot, quant à lui, préfère parler d’une évolution du métier d’éditeur vers celui de chef de projets en s’inspirant de l’expérience de la musique, du webdocu ou du jeu vidéo. « Il faut se fixer les objectifs en terme d’usage, mais à mon avis une grande part du futur de l’éditeur est là-dedans. Ce sont des problématiques très récentes pour les maisons d’édition mais elles commencent à développer des réflexions axées sur le web et les réseaux sociaux. »

L’exemple de deux guides pratiques

Pour appuyer cette réflexion, Morvan Boury a cité l’exemple d’un guide pratique, Le Grand Guide des vins de France de Bettane et Desseauve.  Dans un marché éditorial très dense et face à la puissance du web où il est désormais facile de trouver des informations pertinentes sur les vins, la démarche de l’éditeur a consisté à créer de la valeur ajoutée sur une publication renouvelée chaque année. Chaque exemplaire du guide a été cellophané pour protéger l’accès à un code permettant de consulter une base de données et un ensemble d’événements mis à jour régulièrement tout au long de l’année entre la parution d’une édition à l’autre. La conception éditoriale du guide intègre ces événements comme faisant partie du contenu lui-même. « Si d’un côté le guide était vendu 20 euros et qu’on essayait par ailleurs de vendre 5 euros l’accès à ces services, je pense que beaucoup de consommateurs achèteraient le guide mais que très peu souscriraient au fait de payer pour ce type de services. Par contre vendre 25 euros un guide qui comprend ces services prémonétisés, leur accès à la source au moment où le consentement à payer est le plus important, où le rapport à l’objet est le plus fort émotionnellement, est une démarche intéressante qui a porté ses fruits. »
Toujours dans le domaine du livre pratique, Virginie Clayssen a cité l’exemple d’une application vendue sur l’Iphone, celle du Guide Parker des vins. Vendue 19 €, un prix très élevé pour une application smartphone, elle a remporté un franc succès. « Sans doute parce qu’il y a un aspect pratique très précieux : avoir au creux de sa main un guide dans lequel on a confiance et qu’on peut sortir au supermarché ou au restaurant au moment de choisir son vin. Il y a un service rendu qui induit un consentement à payer. »

Les erreurs que l’édition doit éviter…

Interrogé sur les erreurs commises par l’industrie musicale, Morvan Boury a commencé par parler de celle qui consistait à penser que dans la musique numérique le coût marginal de distribution était égal à zéro. « De l’extérieur, on a l’impression que la distribution de la musique est simple et gratuite. Mais, d’un point de vue technique et surtout juridique, ce n’est pas le cas. Il faut du temps et de l’argent pour rendre disponible les formats qu’on souhaite distribuer, avoir les bons modèles juridiques qui permettent d’exploiter l’œuvre immédiatement et d’envisager sereinement un retour sur investissement, notamment dans le domaine de la numérisation et de la définition des formats. Dans la musique, à une certaine époque, un titre à succès était décliné dans 50 à 60 formats différents, ce qui nécessitait de mouliner des métadonnées. Le coût était énorme et la tâche bien plus complexe que la sortie d’un CD dans la distribution classique. C’est là que je rejoins le monde du livre : Les coûts de numérisation des catalogues des éditeurs sont souvent minorés par les commentateurs de l’industrie et par le public qui a du mal à percevoir cette complexité. »

Que doit-on déduire de l’expérience  des DRM dans la musique ?

Au début des années 80, la musique a été la première industrie à sortir un format numérique, le CD, qui n’était pas équipé de DRM. L’usage s’est rapidement développé et la DRM a été vécue comme un obstacle à des pratiques largement diffusées et considérées comme normales par le consommateur final. Aujourd’hui, il existe par exemple des DRM sur les DVD Blue Ray mais leur utilisation pose beaucoup moins de problème au consommateur final. « Je pense que les contextes sont très différents et qu’au final ce qui a compté c’est que le fait d’abandonner les DRM n’a pas fait exploser les ventes, a expliqué Morvan Boury. Le combat porte sur le fait de rendre plus simplement accessible une offre légale – et si possible commerciale – qu’une offre piratable. Je vous rappelle que sur iTunes les titres étaient “DRMisés”, ce qui n’a pas empêché iTunes de se développer fortement… On a tendance à penser que c’était une excuse supplémentaire pour réduire le consentement à payer dans un contexte où les usages étaient déjà établis. Le problème dans la musique c’est que la notion de protection des œuvres n’a pas été intégrée dès le départ, ensuite cela s’est avéré compliqué de la mettre en scène dans un marché numérique qui était installé. »
Et Morvan Boury d’ajouter pour rassurer les éditeurs : « Dans le livre je crois savoir qu’il y a du piratage dans certains segments éditoriaux. Mais si c’est plus facile et plus agréable de télécharger un manga sur iTunes que sur BitTorrent, les consommateurs iront sur iTunes et le marché se développera… »
Sur la question délicate du piratage, Florent Souillot a souligné que le piratage à grande échelle surviendrait probablement dès lors qu’un fichier serait accessible en un clic. Pour autant, il n’existe à ce jour aucune étude prouvant qu’un livre piraté se vend moins dans sa version papier. « C’est justement les titres qui se vendent le mieux qui se piratent ! Que je sache, on peut aussi voler un livre physique… Je ne pense pas que les éditeurs aient forcément tous un point de vue défensif sur la question. Aujourd’hui, avec les chaînes qui se réinventent sur le numérique c’est forcément un sujet sensible, mais il existe aussi des modèles économiques de la gratuité, notamment en terme de promotion. »

Les droits dérivés numériques

Autrefois, un auteur confiait son éditeur le droit de commercialiser son travail parce que c’était un métier qu’il ne savait pas faire. Avec l’arrivée du numérique, certains auteurs ont l’impression qu’ils peuvent facilement éditer leur texte, le mettre en ligne et court-circuiter la chaîne de l’édition pour empocher directement 100% des bénéfices. Cette suspicion quant à l’utilité du rôle de l’éditeur n’épargne pas la question des droits dérivés. « On entend beaucoup de choses sur le numérique comme dans la musique, a expliqué une éditrice présente dans la salle. Tout le monde a l’impression que tout est possible et que l’éditeur est juste là pour flouer l’auteur. Quand on rentre dans la négociation des droits avec l’auteur, dès qu’on arrive sur le terrain du numérique c’est la croix et la bannière car l’auteur pense que là plus qu’ailleurs qu’il peut se passer de l’éditeur… »
Une réflexion que Virginie Clayssen n’a pas démentie : « Techniquement c’est possible. On observe que certains auteurs de grande renommée sont tentés par le fait d’exploiter eux-mêmes leurs droits ou de confier leur exploitation à des gens dont ils imaginent qu’ils seront mieux placés que leur éditeur pour les faire fructifier. C’est un défi lancé à l’éditeur. Quand on négocie un contrat numérique avec un auteur, on doit être capable de le convaincre qu’on sera meilleur que les autres pour mettre en valeur ses droits en numérique. Il y a une vraie opportunité à promouvoir un titre qui sortira en même temps sous forme papier et en format numérique, et l’éditeur doit prouver qu’il est la personne la mieux placée pour défendre parallèlement ces deux formes. »
La présidente de la commission du SNE a rappelé que la tentation de l’autoédition n’était pas née avec le numérique et qu’il existait nombre de bons auteurs qui s’étaient autoédités. Avec le numérique, l’autoédition réduit encore ses coûts et se développe. « Aux États-Unis, il y a eu cette année, je crois, plus de livres autoédités que de livres édités par des éditeurs ! Mais je souhaite bonne chance aux lecteurs pour trouver leurs lectures dans un monde d’autoédition à 100% ! Je veux rappeler ici le service rendu par l’éditeur. Les Américains appellent ça un service de curation, c’est-à-dire un service de tri et de sélection. Certes il est vécu par l’auteur qui vit le fait de se faire refuser son manuscrit comme l’imposition d’une barrière épouvantable. Mais, lecteurs que vous êtes, vous pouvez bénir les éditeurs de vous épargner ce qu’ils s’infligent… C’est un bonheur que d’avoir des gens qui exercent le métier de lire quantité de choses ne présentant d’intérêt que pour la personne qui les a écrites ou éventuellement pour ses proches ! On est contents de ne pas être obligé de devoir feuilleter en librairie trente-cinq livres complètement inintéressants avant d’en trouver un qui présente un intérêt ! »

Virginie Clayssen a conclu l’atelier en évoquant le possible rôle que pourrait jouer le crowdsourcing* « Crowdsourcer c’est-à-dire “confier à la foule”.  Sur des plateformes, des auteurs publient en toute liberté et soumettent leur livre au jugement des internautes qui vont décider de la valeur du texte en l’annotant. Je pense qu’il faut observer ces sites avec attention car ils peuvent constituer des viviers pour les éditeurs. Ces sites offrent l’occasion de découvrir des auteurs, une fois effectué le premier tri par la masse des internautes qui ont eu envie de s’investir. »

* Le crowdsourcing est un des domaines émergents du management de la connaissance : c’est le fait d’utiliser la créativité, l’intelligence et le savoir-faire d’un grand nombre de personnes (des internautes en général) en sous-traitance. (Source Wikipedia).